En annonçant un appareil détectant les gestes et similaire au Kinect de Microsoft, The Leap marche sur les platebandes du géant de l'informatique. Cela pourrait également bouleverser la manière dont on interagit avec nos machines, domaine qui a déjà beaucoup évolué récemment.



Alors que l’informatique s'était standardisée depuis la fin des années 80 autour du combo clavier-souris-interface graphique, un certain nombre d’innovations ont émergé ces dernières années. Ecrans tactiles, interfaces graphiques pour mobile, réalité augmentée, détection des mouvements... ces paradigmes d’interface "à manipulation directe" ou "naturels" se présentent comme des alternatives sérieuses et sont de plus en plus connus du grand public.



Une révolution ?



Annoncé comme révolutionnaire, The Leap n’a rien de nouveau dans le principe, puisqu’il s’agit d’une variation sur les interfaces "à la 'Minority Report'". Un petit boitier placé à côté du clavier détecte les mouvements de la main et des doigts, et permet de manipuler un logiciel.


Le résultat est néanmoins spectaculaire, puisque les constructeurs promettent une précision vingt fois supérieure aux technologies existantes, aucune latence entre le geste et le résultat à l'écran, ainsi qu’un prix modéré (70 euros, deux fois moins que le Kinect). De plus, le système est conçu dès le départ pour les ordinateurs de bureau, là où le Kinect a été pensé pour le salon et demande de l'espace.


On ne possède aucun détail sur les technologies utilisées, mais si The Leap se révèle aussi impressionnant que dans les vidéos de démonstration, il a tout pour devenir un acteur majeur et donner un sérieux coup de vieux à la souris.


La souris, un outil vieillissant

Si la souris a attendu vingt ans pour s’imposer, grâce à l’avènement des ordinateurs personnels dotés interfaces graphiques, elle est vite devenue incontournable. Peu onéreuse, précise, relativement facile à prendre en main, c’était un dispositif de pointage idéal pour le paradigme WIMP (Windows, Icône, Menu, Pointer).



Le déplacement physique de la souris est suivi par le déplacement virtuel du curseur à l’écran, ce qui permet un feedback aussi bien pour les yeux que la main. Avec le Kinect ou le The Leap, le périphérique disparaît et on perd ces informations proprioceptives, par exemple la sensation du clic sous le doigt ou encore la mémoire musculaire de la position d’une icône.





La souris pose elle aussi des problèmes : il faut trois mains pour l’utiliser avec un clavier (contrairement à la vision de son créateur), une utilisation trop prolongée peut causer des troubles musculo-squelettiques ou un syndrome du canal carpien, et enfin elle pose de réels problèmes d’utilisabilité. En effet, il faut une bonne vue pour suivre le pointeur et une bonne coordination pour effectuer certains gestes.



Imaginez par exemple que vous ayez de l’arthrite, que vous devez placer le curseur au début d’un mot, le déplacer vers la droite en maintenant le clic pour le sélectionner, déplacer le mot vers le haut de la fenêtre pour atteindre la fine zone qui va faire défiler l’écran et vous permettre enfin d’atteindre la ligne où vous vouliez placer ce fichu mot.



Maintenant, imaginons un scénario optimiste mais loin d’être inenvisageable : vous branchez The Leap et lancez une application de visualisation de données en 3D. Après quelques essais, vous comprenez quel geste fait quoi. La navigation est fluide, vous trouver rapidement les chiffres qui vous intéressent, que vous prenez en note dans un coin de l’écran avec une interface qui détecte votre écriture.



Souris + clavier : périmés ?


En effet, si la souris est menacée, il n’y a pas de raison que le clavier soit épargné. Plus largement, la question du choix du périphérique n’est que la pointe de l’iceberg : il faut concevoir l’interface de manière globale, pour que le dispositif d’entrée soit cohérent avec celui de sortie. L’exemple du mot qu’on cherche à glisser-déposer est autant un problème de souris que de logiciel.



On peut aussi prendre l’exemple de l’iPhone, déjà un classique : les Tablet PC n’ont jamais décollé parce qu’elles se contentaient d’ajouter un stylet à un système d’exploitation classique. À l’inverse, Apple a fait table rase du passé et proposé un excellent écran multi-touch et une interface pensée pour lui.





Si The Leap se contente d’essayer de remplacer la souris, son impact risque d’être très limité. Garder la main en l’air pendant un moment et pointer du doigt des icônes minuscules n’est pas vraiment la "révolution" annoncée. Le point essentiel consiste à voir si la communauté des développeurs emboîtera le pas et sortira des applications dédiées ou au moins adaptées, et évidemment de pouvoir tester le produit.



Il faut en effet vérifier la fiabilité de la technologie et étudier dans le détail le système d’interactions. Ce qui sépare la bonne interface de la mauvaise est souvent une affaire de détails. Quelle est la grammaire de gestes, comment les découvre-t-on, n’y aura-t-il pas rapidement un grand nombre de gestes à retenir, spécifiques à chaque application et potentiellement contradictoires ?



Les exemples dans les vidéos de démonstration sont soigneusement choisis : on voit une personne viser et tirer dans un jeu à la première personne, mais pas se déplacer ou se retourner. Alors que The Leap est censé être compatible out of the box avec Windows et Mac OS, il n’y a quasiment pas de manipulation d’une interface classique : comment clique-t-on ? Quel est l’équivalent de passer la souris sur un menu sans cliquer ? On voit une personne avec un ordinateur portable : comment utilise-t-elle son clavier ? Peut-on mettre l’appareil en suspend ?



Bilan


The Leap est un produit prometteur, indéniablement excitant, mais qui doit faire encore ses preuves. On peut craindre que son utilisation reste limitée à des jeux ou à des logiciels de création, ou plus généralement à des contextes où la manipulation de l’espace est cruciale. En l’état, on ne voit pas bien comment il pourrait remplacer la souris ou être la panacée promise.